Le fondateur de l’Académie des voyages libres parle du « téléporteur » des trains de banlieue et du Pakistan trente ans plus tard, et explique par où commencer pour voyager seul pour la première fois.
Plusieurs générations de voyageurs ont appris à voyager de manière autonome grâce aux livres d’Anton Krotov. L’Académie des voyages libres qu’il a fondée existe toujours : rassemblements, maisons ouvertes à tous et conférences. En septembre 2026, nous avons retrouvé Anton au Pakistan et l’avons interrogé sur ses 48 villes parcourues en train de banlieue quand il était écolier, sur les ours qu’il n’a pas croisés en près de quarante ans de voyage et sur les changements du monde en trente ans.
Le récit d’Andrey Manchev sur le même voyage : « La route des hippies, un demi-siècle plus tard ».
Bonjour Anton ! Peux-tu te présenter aux lecteurs de backpack.travel ?
— Je m’appelle Anton Krotov, j’habite à Moscou et j’ai 50 ans. Je suis écrivain et voyageur, fondateur de l’Académie des voyages libres. Je parcours la Russie et le monde depuis 1991. J’ai visité plus de 150 pays et écrit 68 livres. Je suis actuellement au Pakistan.
On te pose sans doute souvent cette question, mais comment as-tu commencé à voyager ?
— Oui, tout le monde me la pose, parfois plusieurs fois par jour. Je vais répondre en détail.
Mes premiers voyages, je les ai faits en train de banlieue, sans billet. C’était au printemps 1990, j’avais 14 ans. À une demi-heure de marche de chez moi se trouvait le quai Levoberejnaïa de la ligne ferroviaire d’Octobre ; j’y allais souvent seul ou avec des amis. Un beau jour — j’ai appris plus tard que c’était le 30 avril 1990 — nous sommes montés sans billet dans un train de banlieue qui passait et en sommes descendus à l’arrêt suivant, la gare de Khimki, déjà au-delà du périphérique de Moscou. J’y suis allé avec mon camarade de classe Oleg Drevin. Hélas, il n’a jamais manifesté beaucoup d’intérêt pour les voyages par la suite ; le plus loin où nous soyons allés ensemble, c’est la ville de Solnetchnogorsk.
J’ai ensuite voyagé seul. Le 9 mai 1991, je suis allé pour la première fois à Bologoïe. À ce moment-là, j’avais compris qu’en allant jusqu’au terminus d’un train de banlieue, on pouvait en prendre un autre et continuer son voyage. Tout s’est alors enchaîné : j’ai découvert qu’il y avait des trains de Bologoïe jusqu’à la gare d’Okoulovka. C’est ainsi que j’ai découvert le « téléporteur » : la possibilité de rejoindre n’importe quelle ville de l’URSS desservie par le chemin de fer. En quelques mois, je suis allé à Konakovo, Toula, Piter — l’ancien Leningrad —, Volokolamsk, Torjok, Kimry, Iaroslavl, Riazan, Vladimir, Souzdal, Kostroma, Danilov, Novgorod, Dmitrov, Ouglitch, Kalouga, Kharkov, Chatoura, Smolensk, Minsk, Gorki — l’actuelle Nijni Novgorod — et Kirov… C’est ainsi qu’en 1991, j’ai visité mes 48 premières villes. J’ai aussi commencé à collectionner les horaires et à tenir des journaux de voyage, qui ont ensuite pris la forme de livres. Il m’arrive encore aujourd’hui de relire avec plaisir certains récits de cette époque.
Photo tirée des archives d’Anton KrotovAnton Krotov (à droite) au début des années 1990. Photo tirée des archives d’Anton Krotov
Tu as commencé à voyager seul. Comment l’Académie des voyages libres est-elle née de ces voyages en solo ?
— Au début de 1992, j’ai commencé à écrire à différents journaux régionaux et écoles pour correspondre avec les habitants et nous rendre visite les uns aux autres. Ces annonces et ces lettres ont donné naissance au club « Correspondance » et, avec lui, à notre communauté de voyageurs, à Moscou et dans d’autres régions. À partir de la fin de 1993, des visiteurs de différentes villes sont venus régulièrement chez moi à Moscou. C’est aussi à cette époque qu’ont eu lieu les premières réunions consacrées aux voyages ; nos rencontres se tenaient dans le même appartement vingt ans plus tard. Le nom « Académie des voyages libres » (AVP) a été inventé en 1995 par Sergueï Zoubtsov, l’un de mes premiers amis voyageurs.
Je n’ai commencé l’auto-stop que plus tard : à partir du printemps 1994, j’ai organisé de grands voyages collectifs, d’abord uniquement en Russie et dans les pays de la CEI. Les plus connus furent un voyage à Piter en train de banlieue, en mai 1994, et une expédition aux îles Solovki en voiture, par voie fluviale et en train, en juillet 1994. Plusieurs de mes premiers voyages sont racontés dans le livre Routes Across Russia, inclus dans le grand volume Hitchhiking Across Russia. Ce même livre raconte mon voyage avec A. Vinokourov à Magadan et retour, en 1996. Mon premier grand voyage à l’étranger fut en Iran, avec Oleg Morenkov et Vladislav Razjivine, à l’été 1997.
Que représente l’AVP aujourd’hui ?
— L’Académie des voyages libres est une communauté de personnes et de voyageurs qui échangent des informations sur les voyages, organisent les rencontres sobres en forêt de l’AVP et les Maisons ouvertes à tous, participent à ces projets, donnent des conférences sur les voyages, écrivent des livres et rassemblent des connaissances sur des régions et des pays lointains. Il n’y a pas d’adhésion fixe à l’AVP. Le nombre d’abonnés au groupe VKontakte et sur d’autres plateformes n’a aucun rapport direct avec le nombre réel de personnes qui aiment voyager, souhaitent le faire et sont liées à l’AVP.
Toute personne qui voyage seule, de façon régulière ou occasionnelle, rassemble et diffuse des informations sur les voyages, prend part aux projets de l’AVP — ou, à plus forte raison, les organise — peut se considérer sans hésiter comme membre de l’AVP. Mais l’AVP ne compte pas d’académiciens.
Photo : Anton KrotovRassemblement forestier sobre de l’Académie des voyages libres. Photo : Anton Krotov
Tu as écrit près de soixante-dix livres. Lequel apprécies-tu le plus ?
— J’ai deux livres auxquels je tiens. Le premier est La pratique des voyages libres, réédité sous différentes formes depuis plus de 30 ans et traduit en 12 langues. C’est un guide général, une sorte de manuel de l’auto-stop et des voyages libres en général. Comment passer la nuit dans une ville inconnue sans tente ni hôtel, comment se faire des amis et parler avec les habitants, les représentants des autorités et ses parents, comment préserver sa santé et son optimisme pendant un long voyage : tout cela s’y trouve. Le second, Résoudre les problèmes simplement, est l’un de mes rares livres qui ne parlent pas de voyages. Il traite des problèmes du quotidien et, plus généralement, de ma vision du monde. Il n’a pas encore été traduit, mais il est lui aussi très utile.
As-tu été confronté à de graves dangers ou à des problèmes au cours de tes voyages ?
— Non. En presque quarante ans, je ne me souviens pas d’un danger présentant au moins 10 % de risque de mort. J’ai eu plusieurs accidents et j’ai contracté deux fois le paludisme en Afrique, mais le risque de mourir est inférieur à 0,5 % si le traitement médicamenteux commence à temps. Pour le reste, j’essaie d’éviter les dangers et de ne pas tomber malade. En fait, la proportion d’auto-stoppeurs qui meurent est la même que celle des gens ordinaires : 100 %, tôt ou tard. Mais la mortalité prématurée n’est pas plus élevée chez les voyageurs que chez les personnes qui restent chez elles. Des milliers et des millions de gens meurent dans les mêmes accidents de la route sans être auto-stoppeurs ni même voyageurs. La mort attend tout le monde, quoi qu’on fasse !
As-tu déjà rencontré des animaux sauvages ?
— Je n’ai même jamais vu d’ours ! J’ai aperçu plusieurs fois des serpents de près et des chiens m’ont mordu deux ou trois fois. Mais les animaux les plus dangereux pour l’être humain sont les moustiques. À moins de compter les autres êtres humains : les flics et les bureaucrates de tous les pays, voilà les vrais dangers !
Puisqu’on parle de dangers, que penses-tu du tourisme extrême : exploration urbaine, lieux abandonnés et autres activités du même genre ?
— Je ne pratique rien de tout ça, je suis prudent. C’est pareil pour l’alpinisme. Pour le reste, que toutes les fleurs s’épanouissent !
Tu viens au Pakistan pour la troisième fois, mais tu y étais déjà allé au siècle dernier. Qu’est-ce qui a changé selon toi ? As-tu envie d’y retourner ?
— En trente ans, le monde entier a changé : il est devenu plus riche, l’électricité est arrivée dans beaucoup d’endroits, Internet aussi, et les routes se sont améliorées. En général, les gens vivent mieux, mangent plus richement et plus copieusement ; cela vaut aussi pour le Pakistan. En revanche, l’hospitalité a diminué — partout dans le monde — et les étrangers suscitent moins d’intérêt, car ils étaient rares autrefois, tandis qu’aujourd’hui tout le monde en a déjà vu. L’auto-stop est aussi moins facile que dans les années 1990. Mais tout cela n’est pas si grave : des routes se construisent petit à petit, et c’est déjà bien. La vie continue, et bien sûr, il faut revenir encore et encore.
Photo : Anton KrotovChitral, septembre 2026 : Anton Krotov (à gauche) et Andrey Manchev (au centre), auteur du livre « Par voie terrestre jusqu’en Inde ». Photo : Anton Krotov
Au Pakistan, c’est le nord du pays que je préfère : de belles montagnes, un environnement plus propre et moins de policiers et autres bureaucrates pour m’agacer avec leur sollicitude envahissante. Lahore est aussi une bonne ville. J’y suis allé pour la première fois il y a presque trente ans, en faisant de l’auto-stop vers l’Inde. Depuis, elle s’est beaucoup embellie : une ligne de métro a été mise en service et les rues sont moins sales. Et puis Lahore est toujours très animée.
Photo : Anton KrotovCamion décoré sur la route du Karakoram. Photo : Anton Krotov
Photo : Anton KrotovEnvirons de Karimabad, vallée de Hunza. Photo : Anton Krotov
Y a-t-il dans le monde un endroit que tu aimes particulièrement et où tu as envie de revenir encore et encore ?
— À mon avis, une personne devrait vivre là où elle peut être la plus utile et où beaucoup de gens ont besoin d’elle. Je suis né et je vis à Moscou, j’écris et je parle russe, j’organise la plupart des événements de l’AVP en Russie, je donne des conférences et j’ai beaucoup d’amis. Je rentre donc toujours chez moi avec une grande joie, même si je passe en moyenne 80 % de chaque année en voyage.
Il en va de même pour presque toutes les grandes villes de Russie et du monde : je retourne régulièrement à Vladivostok, Saint-Pétersbourg, Irkoutsk, Krasnoïarsk, Iekaterinbourg et Kazan. Les villes où j’ai déjà vécu longtemps — Istanbul, Le Caire, Pékin et Buenos Aires — m’intéressent aussi : j’ai envie d’y revenir pour voir comment elles évoluent au fil des décennies. Lors de mon premier séjour à Pékin, il y avait deux lignes de métro, une droite et une circulaire. Aujourd’hui, il y en a plus qu’à Moscou…
Quelles ont été tes nuits les plus insolites au cours de tes voyages ?
— Où n’ai-je pas dormi ! Sur le bureau du recteur d’une université en Indonésie, sur le monument du 50ᵉ anniversaire du pouvoir soviétique en Arménie, dans les tours funéraires de Palmyre, et au Pakistan sur des toits de garages ou à un arrêt de bus. Dans des cabines de voitures et de tracteurs, sur la plateforme de plongeon d’une piscine désaffectée à Kaboul — le lendemain matin, des soldats de l’OTAN sont venus nous filmer avec leurs fusils d’assaut. Un jour, au Soudan, nous sommes arrivés très tard dans un village où tout le monde dormait. Nous avons trouvé une cour vide à ciel ouvert et nous y sommes couchés. Ce n’est qu’au matin que nous avons découvert qu’il s’agissait des toilettes publiques du village ! Le Soudan est un pays très chaud et sec ; les excréments avaient tellement séché, si bien que nous n’avons compris qu’au matin que nous dormions dans les toilettes ! Mais j’ai aussi dormi dans des hôtels cinq étoiles, où l’on m’invitait gratuitement.
Photo : Anton KrotovNuit dans le grenier d’un restaurant au bord de la route entre Gilgit et Chitral. Photo : Anton Krotov
À propos du pouvoir soviétique : ta page VKontakte contient deux albums photo, l’un sur les mosquées et l’autre sur les monuments à Lénine dans le monde entier. Ton intérêt pour les mosquées se comprend : tu es musulman depuis un quart de siècle. Mais pourquoi Lénine, qui était athée ? Est-ce une blague ou y a-t-il des raisons plus profondes ?
— Je m’intéresse depuis longtemps à la vie et à l’action de Lénine, surtout comme praticien, maître de la manœuvre politique et homme courageux, en particulier pendant la période où il était au pouvoir. Bien sûr, Lénine était athée et il a causé beaucoup de problèmes et d’erreurs. Mais le communisme reste l’avenir de l’humanité, et Lénine fut l’un des rares à essayer de rapprocher cet avenir dans la pratique. Sous le capitalisme, nous ne tiendrons pas longtemps.
Photo : Anton KrotovMosquée dans les montagnes du nord du Pakistan. Photo : Anton Krotov
Merci pour cet entretien ! Pour finir, as-tu un message pour les lecteurs de notre site, en particulier ceux qui débutent ?
— Pour commencer, qu’ils lisent mon livre La pratique des voyages libres, qui contient les connaissances essentielles pour voyager seul et à petit prix. S’ils vivent en Russie ou à proximité, qu’ils participent à un rassemblement forestier sobre de l’Académie des voyages libres : des centaines de personnes intéressées par le sujet s’y retrouvent, et l’on peut y entendre de première main les dernières nouvelles sur n’importe quel pays. Si une Maison ouverte à tous se crée près de chez vous, venez aussi. Mais surtout, plus vous apporterez vous-même de l’aide et du bien aux autres, plus il vous sera facile de vivre et de voyager sur cette planète. Plus vous aiderez les gens — en prenant en voiture ceux qui en ont besoin, en offrant à manger à ceux qui ont faim et en accueillant chez soi ceux qui en ont besoin quand on a un logement — plus vous pourrez espérer la même chose des habitants des autres villes et régions du monde.
Photo : Anton KrotovPeshawar, septembre 2026. Photo : Anton Krotov
Les propos de l’interviewé ne reflètent pas nécessairement la position de la rédaction.
Liens utiles :
- Anton Krotov sur VKontakte — page personnelle, journaux de voyage et albums photo de mosquées et de monuments à Lénine dans le monde entier
- Académie des voyages libres sur VKontakte — actualités des rencontres sobres en forêt de l’AVP, des Maisons ouvertes à tous et d’autres projets
- Livres d’Anton Krotov sur LitRes — dont La pratique des voyages libres





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